Gazoduc Africain Atlantique : Othman El Ferdaous décrypte un projet appelé à redessiner l’avenir énergétique et industriel de l’Afrique
À la suite de la signature de l’Accord intergouvernemental relatif au développement du Gazoduc Africain Atlantique, intervenue le 19 juillet 2026 lors du 69e Sommet ordinaire des Chefs d’État et de Gouvernement de la CEDEAO à Freetown (Sierra Leone), le média économique panafricain Financial Afrik a réalisé un entretien exclusif avec Son Excellence M. Othman El Ferdaous, Ambassadeur de Sa Majesté le Roi Mohammed VI en République de Côte d’Ivoire. Dans cet échange approfondi, le diplomate marocain livre sa lecture des enjeux stratégiques de cette avancée historique et expose la vision portée par le Royaume du Maroc pour faire du Gazoduc Africain Atlantique un puissant levier d’intégration régionale, de souveraineté énergétique et de co-industrialisation du continent africain.
Une étape politique majeure pour un projet continental
Pour Othman El Ferdaous, la signature de l’Accord intergouvernemental marque bien davantage que l’aboutissement d’un processus diplomatique. Elle consacre l’adhésion politique de l’ensemble des États membres de la CEDEAO à un projet désormais considéré comme un bien commun africain.
Selon lui, cette décision traduit la concrétisation de la vision stratégique de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, qui consiste à faire de l’Atlantique africain un véritable centre de gravité économique, rompant avec une logique historique qui cantonnait le continent au rôle de simple fournisseur de matières premières.
Le diplomate estime que le Gazoduc Africain Atlantique constitue l’illustration d’une nouvelle manière de penser le développement, conçue par l’Afrique pour répondre en priorité aux besoins des populations africaines, avant de servir les marchés internationaux. Le gaz destiné à circuler dans cette infrastructure alimentera d’abord l’industrialisation des pays de l’Afrique de l’Ouest, tout en ouvrant de nouvelles perspectives commerciales vers l’Europe grâce au réseau gazier marocain.
Une vision royale fondée sur l’intégration et la souveraineté
Au cours de l’entretien, Othman El Ferdaous rappelle que ce projet s’inscrit pleinement dans la Vision de Sa Majesté le Roi Mohammed VI en faveur d’une Afrique plus intégrée, capable de maîtriser ses propres ressources et de créer davantage de valeur ajoutée sur son territoire.
Il souligne que les réactions enregistrées à Freetown illustrent cette appropriation collective. Le Ghana a qualifié l’initiative d’historique, le Togo y voit un puissant facteur de désenclavement régional tandis que la Gambie considère le gazoduc comme un projet structurant pour toute l’Afrique de l’Ouest.
Pour l’ambassadeur, cette dynamique confirme que le Gazoduc Africain Atlantique est devenu un projet africain partagé, dépassant largement le cadre de la coopération bilatérale entre le Maroc et le Nigeria.
La Côte d’Ivoire au cœur du futur corridor énergétique africain
Interrogé sur les retombées concrètes pour la Côte d’Ivoire, Othman El Ferdaous rappelle que le mémorandum d’entente tripartite signé en juin 2024 entre le Maroc, le Nigeria et la Côte d’Ivoire constitue une étape essentielle dans la mise en œuvre du projet.
Selon lui, cette infrastructure permettra d’accompagner l’industrialisation de l’Afrique de l’Ouest en mettant une énergie compétitive à la disposition de plus de 340 millions d’habitants.
Il explique que la Côte d’Ivoire, dont près de 70 % de la production électrique repose déjà sur le gaz naturel, pourra consolider son ambition de devenir le principal hub énergétique régional. Le pays entend porter sa capacité de production à 5 000 MW à l’horizon 2030 tout en maintenant son statut d’exportateur d’électricité vers les États voisins.
Le Gazoduc Africain Atlantique offrira un approvisionnement plus stable, plus prévisible et plus compétitif que les solutions actuellement disponibles, tout en venant compléter les ressources issues des gisements offshore de Baleine et Calao.
Pour l’ambassadeur, cette nouvelle infrastructure constitue un élément déterminant de la réussite du Plan National de Développement ivoirien et un accélérateur de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), appelée à renforcer considérablement les échanges commerciaux intra-africains.
Dix années de patience diplomatique
L’entretien revient également sur la longue maturation du projet.
Othman El Ferdaous rappelle que cette réussite est le résultat de plus de dix années d’efforts diplomatiques continus. Depuis les premiers discours prononcés en 2014 sur la nécessité pour l’Afrique de faire confiance à l’Afrique, jusqu’à la visite royale au Nigeria en 2016, en passant par les accords conclus avec l’ONHYM, la NNPC, les États membres de la CEDEAO et les différents protocoles d’entente, chaque étape a progressivement consolidé les fondations institutionnelles du projet.
Cette méthode, fondée sur la confiance et la coopération, reflète plus largement l’action diplomatique menée par le Royaume depuis plus de vingt-cinq ans sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, qui a permis la signature de plus de 1 400 accords avec des partenaires africains.
Après la signature de Freetown, plusieurs étapes opérationnelles sont désormais prévues : la création d’une société de projet dont le siège sera établi à Casablanca, la mise en place d’une autorité de gouvernance basée à Abuja, la mobilisation des investisseurs internationaux ainsi que la décision finale d’investissement, avant le lancement progressif des premiers tronçons au début de la prochaine décennie.
Une infrastructure hors normes
Avec près de 6 800 kilomètres de longueur, une capacité annuelle estimée à 30 milliards de mètres cubes de gaz et un investissement évalué à 20 milliards de dollars, le Gazoduc Africain Atlantique figure parmi les plus importantes infrastructures énergétiques jamais envisagées sur le continent.
L’ambassadeur précise que la moitié des volumes transportés sera destinée à satisfaire les besoins croissants des pays membres de la CEDEAO, tandis que l’autre moitié pourra être exportée vers l’Europe grâce au raccordement avec le Gazoduc Maghreb-Europe au nord du Royaume.
Le projet sera développé progressivement, par tronçons, chacun étant confié à une société dédiée. Cette organisation permettra d’assurer une montée en puissance progressive du réseau tout en alimentant de nouvelles centrales électriques et des zones industrielles réparties tout au long du corridor énergétique.
Othman El Ferdaous insiste également sur le caractère évolutif de cette infrastructure, conçue pour transporter à terme de l’hydrogène vert, faisant ainsi du gazoduc un investissement pensé pour répondre aux défis énergétiques du XXIe siècle.
Un projet économiquement crédible
Face aux interrogations sur le financement d’un investissement de 20 milliards de dollars, le diplomate rappelle que le projet ne sera pas financé en une seule opération.
Chaque tronçon sera développé selon un modèle économique autonome, adossé à une demande clairement identifiée et porté par une société de projet spécifique.
Il souligne également que la croissance démographique exceptionnelle de l’Afrique de l’Ouest garantit une demande énergétique durable, alors que plusieurs centaines de millions d’Africains restent encore privés d’accès à l’électricité.
Selon les estimations citées dans l’entretien, le chantier pourrait générer jusqu’à 50 000 emplois temporaires par an durant la phase de construction et près de 5 000 emplois permanents lors de son exploitation.
L’ambassadeur met également en avant la montée en puissance de l’ingénierie africaine, illustrée notamment par la mobilisation de sociétés comme JESA, qui participent déjà à plusieurs segments techniques du projet.
Le moteur d’une co-industrialisation africaine
Pour Othman El Ferdaous, le Gazoduc Africain Atlantique ne constitue pas uniquement une infrastructure énergétique.
Il représente avant tout un outil destiné à transformer profondément les économies africaines.
Une énergie abondante et compétitive permettra aux pays producteurs de matières premières de développer localement leurs industries de transformation, qu’il s’agisse du caoutchouc, du coton, des produits agricoles, des ressources minières ou de l’agroalimentaire.
Cette montée en gamme des chaînes de valeur contribuera à renforcer la compétitivité du continent, à créer davantage d’emplois qualifiés et à favoriser l’émergence de nouvelles filières industrielles africaines.
Selon lui, le véritable développement ne réside pas uniquement dans la croissance économique mais dans la capacité des pays africains à produire davantage de valeur ajoutée sur leur propre territoire.
Un pilier de l’Initiative Royale Atlantique
L’ambassadeur replace enfin le Gazoduc Africain Atlantique dans une vision géostratégique plus large portée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI.
L’Initiative Royale Atlantique, lancée en novembre 2023, ambitionne de faciliter l’accès des pays du Sahel à l’océan Atlantique à travers un ensemble cohérent d’infrastructures portuaires, routières, énergétiques et logistiques.
Le futur port Dakhla Atlantique, les infrastructures des provinces du Sud, les interconnexions électriques ainsi que le gazoduc constituent autant de maillons complémentaires d’un vaste espace africain intégré.
Pour Othman El Ferdaous, ces projets traduisent une conviction forte : la stabilité durable du continent passera par le développement économique, l’intégration régionale et la coopération entre les États africains.

